Il était une fois un réalisateur… Denys Piningre…

Publié le 15 décembre 2016 Catégorie : Portraits

Denys Piningre
Denys Piningre

La rencontre avec Denys Piningre s’est faite autour d’un bon repas dans un restaurant à Saintes. Nous avons déjeuné en terrasse comme de bons amis que nous n’étions pas encore. Il faisait bon, beau, et les rires des tables d’à côté donnaient, à l’été indien, une dimension de colonies de vacances.

Denys me souriait et me semblait un peu mystérieux. J’avais l’impression qu’il se cachait derrière sa barbe. Je me demandais ce que ses yeux pétillants reflétaient. Je ne savais pas comment l’amener à se livrer.

Quand je l’interroge, pour me répondre il opte pour le tutoiement, dès le début. Ça ne me gêne pas. Mais quand il commence à se raconter, je suis intriguée voire fascinée. Denys Piningre n’est pas qu’un réalisateur de book-1659717_1280films documentaires. Il est avant tout un homme engagé.

Il est de ces personnes qui prouvent que la culture est une base pour être libre. Il a fait ce qu’il a voulu, quitte à en assumer les conséquences, envers et contre tout. Ses choix, il les a toujours assumés, dès son plus jeune âge.

book-1626072_1280Il est élevé avec des règles catholiques strictes. Son père, fonctionnaire, était gaulliste. Sa famille prône la culture, le partage et l’amour de son prochain. Lui aussi, mais pas de la même façon. Son professeur de philosophie lui enseigne le sens critique et lui ouvre l’esprit vers d’autres horizons. Parmi les valeurs qu’il glane au lycée, il choisit la liberté de penser et la révolte contre les injustices. Et contre toute attente pour son entourage, il s’engage dans la Jeunesse Communiste Révolutionnaire.

dandelion-729693_1280En mai 1968, il a 16 ans. Il habite Nice et fugue jusqu’à Paris, en stop, pour participer aux changements qui s’amorcent. C’est sur les barricades que son père cherche en vain à le faire arrêter par la police pour le ramener à la maison.

C’est sans compter sa soif de liberté ! Pour lui, elle se trouve partout. Dans les cours, les livres, et surtout dans les films… Ce sont d’ailleurs 2 films allemands de Wim Wenders qui vont lui révéler en 1977 ce qui sommeillait en lui : « Au fil du temps » et « Alice dans les villes ».

Dans le premier film, Wenders raconte l’histoire de deux hommes qui traversent l’Allemagne ensemble. La rencontre de deux solitaires, due au hasard, que rien ne destinait à se croiser. Dans le second, c’est celle d’une jeune femme qui confie sa fillette Alice, à un journaliste allemand qu’elle croise dans un aéroport en grève aux Etats-Unis, et qui ne vient jamais à leur rendez-vous à Amsterdam…

Ainsi Denys ne réalisera pas de film de fiction car selon lui « ce que j’aurais voulu faire l’avait déjà  été ! ». Le cinéma deviendra son refuge. Une espèce d’addiction qu’il nourrira en devenant, après avoir été photographe, directeur d’une salle de cinéma, puis critique, et enfin directeur de production à Paris.

– Mais c’est quoi un directeur de production Denys ?

– Comment t’expliquer… Le producteur cherche l’argent, le réalisateur le dépense et le directeur de production fait le lien et le tampon entre les deux.

wing-221526_1280Une de ses passions va s’ancrer en lui, par hasard en 1989. Cette passion, c’est l’Afrique ! Elle l’attire encore et toujours. D’ailleurs au moment je vous écris, il est là-bas, là où il se sent chez lui.

 

« En 87, j’ai découvert l’Afrique par les hublots d’un avion, de retour d’un voyage à La Réunion. C’était incroyablement beau. Cette sensation ne m’a jamais quitté. Premier voyage sur ce continent en 1989 : les capitales des deux Congo, Brazzaville puis Kinshasa. C’était avant que ces pays s’installent dans une très longue guerre. J’y allais pour des repérages dans la perspective d’adapter en film la pièce de théâtre Le Bal de N’Dinga de Tchikaya U Tamsi, que Gabriel Garran avait montée au théâtre Présent à La Villette. »

child-1797637_1280Pourquoi aime-t-il l’Afrique à ce point ? Parce qu’il y retrouve des valeurs qui étaient les nôtres, il n’y a pas si longtemps, des valeurs auxquelles il est attaché. Parce que Denys aime les gens qui vivent dans les villages là-bas, pour leurs rêves, pour leur émerveillement, le respect des traditions, leur sens du partage que nous n’avons plus ici en France. Parce qu’il aime leur culture.

« Pour moi, le travail d’un cinéaste consiste à mettre en valeur la richesse des gens. Chaque film est une histoire avant tout humaine ».

Denys Piningre
Denys Piningre

C’est une évidence quand, en 1992, il devient réalisateur. Il fallait qu’il mette en images ce qu’il voyait, ce qu’il ressentait, ce en quoi il croyait. Bien sûr, il n’a pas réalisé que des documentaires sur ses centres d’intérêts, au début du moins. Il a travaillé jusqu’en 2002 pour de grandes chaînes, comme France Télévisions, chaînes sur lesquelles vous avez certainement vu l’une ou l’autre de ses œuvres.

eiffel-tower-514283_12802002 c’est aussi l’année où il s’est expatrié à Marseille par amour, mais ça c’est une autre histoire conclue en 2008 par un divorce. 45 années de vie parisienne l’ont fait revenir dans la plus belle ville du monde. Grand bien lui en a pris car en 2009, quand il rentre du Cameroun d’un film sur la souveraineté alimentaire, il fait un séjour à l’hôpital Cochin qui lui sauve la vie. La raison ? Le neuropaludisme.

Le paludisme (autrement nommé malaria) est une maladie grave. Il s’agit d’une maladie infectieuse propagée par des anophèles. Ces moustiques, les femelles plus précisément, transmettent un parasite qui infecte les cellules hépatiques, puis circule dans le sang, finalement détruit les globules rouges et s’attaque au passage à différents organes dont le cerveau. Sur les 4 espèces de plasmodium qui infectent les humains, seule une est la cause de nombreux décès : le plasmodium falciparum. C’est celui-ci qui est, pour Denys, le résultat de 9 jours de coma, de 2 mois en réanimation, et de 4 mois de rééducation fonctionnelle.

france-1087785_1280Catherine, la mère de leur fils Jérémy (plasticien et auteur de BD) l’a conduit in extremis à l’hôpital puis l’a aidé, avec famille et amis, à revenir à la vie tout doucement. 20 ans après leur séparation, elle est sa meilleure amie et personne n’aurait pu s’occuper de lui comme elle l’a fait. « L’amour, ça ne meurt pas » dit-elle. Après plus d’une année de convalescence à une quarantaine de kilomètres de Paris, plusieurs solutions s’offrent à lui pour la suite. Lassé du rythme parisien et de son effervescence, il choisit d’aller ailleurs pour se recentrer sur lui, réapprendre à vivre, au calme si possible. Il lui fallait un endroit vivant et beau, pas trop loin de la mer, condition sine qua non pour lui. C’est le cas de Saintes où l’un de ses très bons amis l’a accueilli et lui a fait découvrir la ville et sa région. Il s’y installe en décembre 2010.

cape-1636652_1280Il serait légitime de penser que Denys en aurait terminé avec l’Afrique. Mais non, c’est mal le connaître. Après plusieurs voyages en Tanzanie, Afrique du Sud, Botswana… Le voilà reparti en novembre de cette année à Ouagadougou et à Sindou au Burkina Faso. Il est parti tourner un épilogue pour son film « Le néon et le goudron » réalisé au cours de 8 voyages successifs depuis 2004. Un film magnifique et humain qui raconte l’attente puis l’arrivée de l’électricité à Sindou, petite ville africaine. Commune où tout va changer : les soirées, les relations entre les gens, la lumière, la télévision, la cuisine, les commerces, l’eau que l’on n’a plus besoin d’aller tirer au puits, les téléphones mobiles, internet… Imaginez ce que cela peut changer, au fil du temps. Il voit, il ressent, il filme… Et on s’imprègne de l’ambiance du village au contact de ses habitants. On apprend comment ils vivent, ce que cela va leur apporter ou leur enlever… Des rêves aux désillusions, d’autrefois à aujourd’hui…

office-space-1744803_1280Aujourd’hui pour Denys Piningre c’est l’Afrique, mais ce sont aussi ses convictions dont je vous parlais au début de ce portrait. Il ne les a jamais mises de côté. On les retrouve dans certains documentaires bouleversants et sincères qu’il écrit et réalise comme par exemple « Chatila, les femmes et les enfants » qui aborde l’histoire de la Palestine à travers celle des réfugiés au Liban, « L’assiette sale » où il dénonce des conditions de travail indignes, et fustige l’agriculture intensive, « Je suis d’accord avec Confucius » où il valorise le projet d’un Centre social saintais ou encore « Le meilleur suffit », film qui conte l’histoire des coopératives de consommateurs d’avant-hier à demain…

« Je n’ai pas de certitudes, je n’ai que des convictions. » claironne-t-il.

workplace-1245776_1280Ses convictions, ils les partagent aussi dans les Cafés Repaires qu’il a créé à Saintes et qui se déroulent les 2èmes mercredis de chaque mois depuis 3 ou 4 ans, dans la lignée d’une émission de Daniel Mermet sur France Inter, diffusée maintenant sur internet (« Là-bas, si j’y suis ! »). Il y a aussi son militantisme à ATTAC pour agir pour une justice sociale et écologique… Et puis, il y a sa fascination pour l’organisation des entreprises en coopératives qu’il défend, et qui sont « une alternative au capitalisme qui ruine les relations entre les gens » explique-t-il.

business-meeting-1238188_1280Toute sa vie, il s’est battu pour défendre sa vision sociale, ses croyances et ses convictions profondes, mais aussi pour gagner son pain. Le statut des intermittents du spectacle et de l’audiovisuel est extrêmement aléatoire et précaire, même si parfois ils gagnent bien leur vie. Retraité depuis 2 ans, il s’étonne (et se réjouit…) de recevoir désormais et à vie un revenu régulier. Aujourd’hui, il est « bien dans ses baskets » comme il dit. Quand il aura terminé l’épilogue de son « néon et le goudron », il partira pour d’autres projets de documentaires. L’un d’entre eux l’emmènera sans doute au Kerala dans le sud-est de l’Inde, un État qui promeut une politique sociale et solidaire, un autre le retiendra à Saintes où l’histoire du centre de maintenance de la SNCF a une histoire ouvrière d’une grande richesse.

Mais ce qui me touche chez Denys, c’est sa sensibilité, son regard, celui d’un homme à la fois séducteur et secret qui a gardé son âme d’enfant. D’ailleurs, après avoir lu certaines de mes chroniques et quelques-uns de mes portraits, il m’a dit : « Tu sais, il faut que je te dise, 97 % des choses que j’ai apprises, je les ai apprises des femmes. »

Et quand nous nous sommes quittés, il a rajouté « Souviens-toi, comme disait Confucius, que l’important n’est pas tant le but que le chemin sur lequel on s’engage pour s’en approcher  ! »…

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8 réflexions sur « Il était une fois un réalisateur… Denys Piningre… »

  1. Aujourd’hui, je suis triste.
    Je viens d’apprendre que tu es parti vers d’autres cieux.
    Moi, en tout cas, je continuerai de penser à nos rencontres à Saintes.
    Adieu l’ami !

    1. Cher Pascal, je partage votre peine ! C’était un homme exceptionnel ! Il est impossible de l’oublier et son œuvre continuera de parler pour lui… Toutes mes pensées à sa famille et ses amis(ies) !

  2. Petite cousine de Denys (fille de sa cousine Christiane), je suis bien triste d’apprendre qu’il a nous récemment quittés. Depuis nos vacances communes à Belfort dans les années 60 alors que j’étais encore enfant et lui adolescent, je ne l’avais revu qu’une seule fois en 2010 à Grambois (84) lors d’une projection de « L’assiette sale ». J’avais réalisé alors à quel point nous étions proches par nos sensibilités et centres d’intérêt.
    Depuis, nous avons eu quelques rares échanges et nos chemins ne se sont plus jamais croisés, pourtant je prenais régulièrement de ses nouvelles par le biais d’internet…
    Ce sera donc la dernière fois, j’en suis vraiment triste.
    Toutes mes pensées vont à ses proches
    Mounia

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A propos de l’auteure

Fille d’un artisan-expert judiciaire, puis chef d’entreprise à mon tour, j’ai décidé de quitter le nid familial pour voler de mes propres ailes. J’ai alors œuvré dans le 1er groupe de presse français pendant 15 années. La filiale dans laquelle je travaillais a fermé ses portes après plus de 40 ans d’existence. D’un malheur est né un rêve. Je me suis alors inscrite dans une célèbre école de journalisme. Et mon diplôme d’attachée de presse en poche… Me voici…

Vous allez découvrir que je suis spontanée, capricieuse, espiègle, malicieuse faut-il croire, rêveuse sûrement, contemplative absolument, timide beaucoup et agaçante semblerait-il, sans aucun doute, pour certains…

Ce sont assurément pour toutes ces raisons, qu’il vaut mieux que j’écrive, c’est encore là que je reste la plus mignonne… Quoique !

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