Pendant longtemps, j’ai cru que je faisais de la photographie. Avec le temps, j’ai compris que ce n’était qu’une partie de l’histoire. Une image me permet d’arrêter le temps, de saisir un regard, une lumière, une émotion. Mais elle ne suffit pas toujours. Derrière chaque photographie se cache un contexte, une rencontre, un chemin parcouru, parfois une histoire entière qui ne tient pas dans un cadre. Il y a un avant, un pendant et un après l’image. C’est sans doute pour cela que j’écris autant que je photographie.
Je raconte des voyages, des parcours de vie, des instants de grâce ou de fragilité. J’essaie de mettre des mots sur ce que l’image suggère sans toujours pouvoir l’expliquer. Le texte et la photographie ne sont pas deux disciplines séparées. Ils constituent pour moi un même langage. Lorsque l’image s’arrête, les mots prennent le relais. Lorsque les mots atteignent leurs limites, l’image ouvre un nouvel espace. L’un et l’autre poursuivent la même quête.
Photographe, un métier passion !
Je ne photographie ni le sport, ni la nature, ni les voyages. En tout cas, pas vraiment. Bien sûr, mes images montrent parfois des champions du monde, des réfugiés, des forêts brumeuses, des canyons gigantesques ou des villages perdus au bout du monde. Pourtant, lorsque je regarde mon travail avec un peu de recul, je réalise que les sujets changent sans cesse alors que la question demeure toujours la même. Ce recul n’est jamais facile à prendre. Cela fait plus de cinquante ans que j’essaie de comprendre ce qui m’anime, me motive et me pousse à raconter des histoires à travers la photographie et l’écriture.
À bien y réfléchir, je crois que ce qui m’intéresse profondément, c’est la place de l’être humain dans le monde qui l’entoure.
Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours été attiré par les frontières. Non pas les frontières géographiques, celles que les hommes dessinent et redessinent au gré de leur histoire, mais ces espaces plus subtils où deux réalités se rencontrent. La lumière et l’obscurité. La nature et la civilisation. L’individu et le collectif. La fragilité et la force. L’intime et l’universel. C’est souvent dans ces zones de transition que naissent les questions les plus intéressantes.
Ce qui m’anime dans la photographie…
C’est sans doute pour cela que je me sens aussi bien dans une forêt alsacienne au petit matin, à quelques kilomètres de l’endroit où je suis né, que dans un camp de réfugiés en Turquie, au bord d’un tatami olympique ou face aux immensités du Grand Canyon. Les lieux changent. Les cultures changent. Les histoires changent. Pourtant, je cherche toujours la même chose : une trace, une présence, un instant où quelqu’un existe pleinement.
Je ne suis pas attiré par le spectaculaire lorsqu’il devient démonstratif. Ce qui m’émeut n’est pas la grandeur d’un paysage ou la puissance d’un champion. Ce sont les liens invisibles qui unissent les êtres à leur environnement, à leur histoire, à leurs rêves ou à leurs blessures. J’ai compris avec le temps que je photographiais moins les sujets que les relations qui les relient au monde.
Lorsque je photographie un réfugié en Syrie ou en Afrique, je ne vois pas uniquement un exilé. Je vois un être humain qui continue d’avancer malgré ce que l’Histoire lui a imposé. Lorsque je photographie un sportif, je ne cherche pas seulement à montrer un athlète. Je cherche à révéler l’être humain derrière le compétiteur, celui qui doute, qui espère, qui souffre parfois, mais qui continue malgré tout. Lorsque je photographie une silhouette perdue dans un canyon américain ou sur un sentier de montagne, je ne photographie pas seulement un paysage. J’essaie de raconter ce dialogue silencieux entre l’homme et quelque chose qui le dépasse.
Avec les années, je me suis aperçu qu’il m’arrivait souvent de regarder un paysage comme on regarde un visage. J’y cherche des traces, une mémoire, une identité. J’y vois parfois des cicatrices, parfois des promesses. À l’inverse, il m’arrive de photographier un visage comme un territoire façonné par le temps, les rencontres, les joies et les épreuves. Peut-être est-ce pour cela que les paysages et les portraits cohabitent si naturellement dans mon travail. Derrière les apparences, ils me parlent souvent de la même chose.
Je suis fasciné par les traces que nous laissons derrière nous. Une boîte aux lettres solitaire au milieu du désert. Une station-service perdue sur une route infinie. Une clôture rouillée. Une maison de fortune. Un regard. Une main posée sur une épaule. Tous ces détails racontent une histoire. Ils témoignent de notre besoin universel d’habiter le monde, d’y trouver notre place, même lorsque celui-ci semble trop vaste, trop dur ou trop complexe.
La quête de la lumière…
Dans cette quête, la lumière joue un rôle essentiel. Je ne la considère pas comme un simple outil technique. Pour moi, elle est un langage. Parfois elle révèle. Parfois elle cache. D’autres fois elle protège ou questionne. J’aime ces moments où elle transforme un visage en paysage, où elle fait naître une émotion sans avoir besoin de mots. J’aime lorsque l’ombre conserve une part de mystère et laisse au spectateur la liberté d’imaginer ce qui n’est pas montré.
Cette liberté est importante. Je n’ai jamais eu envie d’imposer une émotion. Je préfère suggérer plutôt que démontrer. J’aime les images qui laissent de l’espace, celles qui invitent à la réflexion davantage qu’elles n’assènent une vérité. Plus les années passent, plus je me méfie des certitudes. Les photographies qui me touchent le plus sont souvent celles qui continuent à poser des questions longtemps après avoir été regardées.
Lorsque Images et Mots se rencontrent…
Mais cette liberté ne s’arrête pas à l’image. J’aime aussi prolonger la photographie par le récit. Comprendre qui est la personne que j’ai devant moi. Comment elle en est arrivée là. Ce qu’elle espère. Ce qu’elle a perdu. Ce qu’elle construit. J’aime recueillir les histoires autant que les images. Peut-être parce que je suis convaincu qu’une photographie n’est jamais seulement ce qu’elle montre. Elle est aussi tout ce qui l’entoure et tout ce qui lui survit.
Au fil des années, je me suis aperçu que mes photographies parlaient souvent de dignité. La dignité d’un champion comme celle d’un réfugié. La dignité d’un enfant comme celle d’un vieil homme. La dignité de ceux qui triomphent comme celle de ceux qui résistent simplement au quotidien. Je crois profondément que chaque personne mérite qu’on s’arrête un instant devant elle. Qu’on la regarde vraiment. Qu’on écoute son histoire. C’est sans doute ce qui relie toutes mes images, quels que soient le lieu ou le sujet.
Je photographie des êtres humains confrontés à quelque chose de plus grand qu’eux : la nature, le temps, la guerre, le sport, l’Histoire, la solitude ou parfois simplement la vie elle-même. Et pourtant, au cœur de chacune de ces histoires, je cherche toujours la même chose. Cette étincelle discrète qui nous pousse à avancer. Cette capacité à rester debout. Cette beauté fragile que l’on découvre lorsqu’on prend le temps de regarder et d’écouter.
Des émotions invisibles…
Plus les années passent, moins j’ai envie de produire des images et plus j’ai envie de susciter une émotion, une interrogation, un émerveillement. Nous vivons dans un monde saturé de photographies. Nous regardons beaucoup, mais nous voyons parfois moins. Si mon travail a une ambition, elle est peut-être là : inviter à ralentir. Retrouver le goût de l’observation. Réapprendre à s’émouvoir de ce qui semble ordinaire. Redécouvrir la beauté discrète d’une lumière, d’un visage, d’un paysage ou d’un instant partagé.
Je n’attends pas que chacun voie ce que j’ai vu. Au contraire. J’espère que chacun pourra y projeter sa propre histoire, ses propres questions et ses propres émotions. Car une photographie n’est jamais complètement achevée lorsqu’elle est prise. Elle continue de vivre dans le regard de celui qui la reçoit.
Depuis longtemps, je signe mes images sous le nom d’« Inventeur d’images ». Certains y voient une formule, un clin d’œil ou une simple signature. Pourtant, cette expression raconte probablement beaucoup de ma démarche. Je n’invente ni les lieux que je photographie, ni les personnes que je rencontre, ni les histoires qu’elles portent en elles. Ce que j’essaie d’inventer, ce sont des manières de regarder. Inventer une image, pour moi, ce n’est pas fabriquer une réalité qui n’existe pas. C’est révéler une réalité que nous ne prenons plus le temps de voir. C’est découvrir l’extraordinaire dans l’ordinaire. Faire surgir un paysage dans un visage ou un visage dans un paysage. C’est laisser la lumière raconter ce que les mots peinent parfois à exprimer et permettre aux mots de prolonger ce que l’image ne peut contenir à elle seule.
Chaque photographie est alors moins une réponse qu’une proposition. Une invitation à regarder autrement. À ressentir davantage. À s’interroger. Peut-être est-ce cela, finalement, être inventeur d’images : non pas créer un monde imaginaire, mais réenchanter le réel.
Une signature visuelle
Avec le temps, j’ai compris que je n’étais peut-être ni photographe de voyage, ni photographe de sport, ni portraitiste, ni même réellement reporter. Ce qui me passionne, c’est de créer des passerelles. Entre les êtres humains. Entre les cultures. Entre les lieux et les histoires qu’ils portent. Entre les images et les mots. Entre ce que nous voyons et ce que nous ressentons. Si je me reconnais dans un rôle, c’est peut-être celui de passeur. Un passeur d’histoires, d’émotions, de regards et parfois simplement d’humanité.
Au fond, je crois que mon travail n’est qu’une tentative de répondre à une question simple : comment habitons-nous le monde ? Et peut-être à une autre, plus essentielle encore : sommes-nous encore capables de nous en émerveiller ?
Parce que derrière chaque paysage se cache une histoire humaine. Et derrière chaque être humain, un paysage intérieur.
Nicolas Messner voyage 250 jours/an depuis une vingtaine d’années. Ancien athlète de haut niveau, directeur de « Judo pour la Paix » et photographe, il a fait le tour du monde plusieurs fois. Il nous racontera ses étourdissantes escales…
Rédigé par : Nicolas Messner - http://www.nicolas-messner.com

























